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Le mélange d’aliments est rentable : une voie pratique vers plus de précision en engraissement

Par Alexia Godbout, agr. M.Sc. et Dalton Obermier, PhD

Dans les engraissements porcins, l’objectif est d’obtenir une croissance constante au coût le plus bas par kilogramme de gain. Le coût de l’alimentation est le principal levier pour y arriver, mais la précision l’est tout autant. L’alimentation par phases traditionnelle permet de répondre aux besoins du porc « moyen », tout en laissant place à des apports excessifs ou insuffisants en nutriments à l’intérieur d’un même parc. Le mélange d’aliments est une approche concrète pour réduire cet écart.

Cet article explore les avantages de l’adoption d’une stratégie de mélange d’aliments en engraissement, en mettant l’accent sur la valeur économique réelle qu’elle peut générer sans compromettre les performances de croissance.

Pourquoi l’alimentation par phases traditionnelle laisse de l’argent sur la table

Traditionnellement, un programme d’alimentation en trois ou quatre phases est utilisé en engraissement, dans lequel la concentration en lysine DIS de l’aliment diminue à chaque phase en supposant une augmentation de la prise alimentaire et une diminution de la capacité de dépôt protéique (Moore et al., 2012 ; NRC, 2012). Cette approche est adaptée pour répondre aux besoins nutritionnels de la majorité des porcs, mais elle ne tient pas compte des différences de poids corporel et de consommation à l’intérieur d’un même parc (Pomar et Remus, 2019). Par conséquent, certains porcs peuvent recevoir une quantité insuffisante de lysine disponible pour atteindre pleinement leur potentiel de croissance (Main et al., 2008), tandis que d’autres en reçoivent plus que nécessaire, ce qui augmente les coûts d’alimentation et l’excrétion de nutriments (Pomar et al., 2021). Au final, seuls les porcs « moyens » sont réellement alimentés selon leurs besoins. Ceci est illustré à la figure 1.

Figure 1 SID lysine requirements within a pen

Figure 1. Illustration des besoins en lysine DIS (g/kg) au sein d’un même parc (lignes linéaires) comparativement à la lysine DIS fournie par un programme d’alimentation traditionnel en quatre phases.

Idéalement, afin d’optimiser la croissance et d’améliorer l’efficacité, chaque porc ou groupe de porcs aux caractéristiques similaires devrait recevoir une alimentation adaptée à ses besoins spécifiques (Cloutier et al., 2015). Le mélange d’aliments est une façon d’y parvenir. Cette approche repose sur l’utilisation de deux aliments de base, généralement une formulation à faible teneur en lysine et une formulation à teneur élevée en lysine, mélangés selon des ratios variables afin de s’adapter à l’évolution des besoins au fil du temps. Plutôt que des phases fixes, le mélange peut être ajusté régulièrement afin de mieux aligner l’apport en nutriments avec la prise alimentaire attendue et la croissance des porcs.

Aperçu de l’essai : alimentation de précision en groupe avec deux aliments

Dans un essai réalisé dans un engraissement commercial de Jyga, nous avons évalué une approche d’alimentation de précision en groupe à l’aide d’un système capable de mélanger deux aliments directement à la mangeoire (GESTAL EVO Opti). Ce système d’alimentation peut distribuer et mélanger deux aliments distincts directement dans la ferme. Deux lots de porcs mâles castrés et de femelles en croissance ont été alimentés à l’aide de cette technologie.

Fonctionnement des programmes d’alimentation

Le groupe Test a reçu une ration mélangée sur mesure, dont le ratio de chaque aliment était ajusté chaque semaine en fonction de la prise alimentaire moyenne ou du poids moyen des parcs, lors des semaines où les porcs étaient pesés. Cela a permis à la concentration en lysine DIS d’évoluer au fil du temps, variant de 0,59 % à 1,09 %, selon la proportion des aliments faibles et élevés en lysine qui étaient mélangées.

À l’opposé, le groupe Contrôle a suivi une approche plus traditionnelle. Les porcs ont reçu un programme standard d’alimentation en quatre phases, obtenu en mélangeant des ratios fixes des mêmes aliments faible et élevé en lysine décrits précédemment. Le tableau 1 présente les spécifications des quatre diètes offertes.

Tableau 1. Spécifications nutritionnelles du programme standard d’alimentation en quatre phases

Analysis Phase 1 Phase 2 Phase 3 Phase 4
Total lysine, % 1.22 1.08 0.898 0.788
SID1 lysine, % 1.09 0.95 0.79 0.69
CP2, % 18.6 16.9 14.8 13.5
NE3, kcal/kg 2475 2486 2499 2507
1 Standardized ileal digestible.
2 Crude protein.
3 Net energy.

L’essai a inclus 1 076 porcs dans le groupe Contrôle et 1 085 porcs dans le groupe Test, avec des poids corporels initiaux moyens de 37,57 kg et 37,24 kg, respectivement. Les parcs comptaient de 17 à 28 porcs (8 pi² par porc).

Un détail clé supplémentaire

Afin d’améliorer la précision de l’atteinte des besoins nutritionnels au niveau des parcs, les porcs ont été triés à l’arrivée selon une évaluation visuelle de leur poids corporel, regroupés en classes de poids similaires, puis assignés aléatoirement aux traitements.

Une représentation équivalente des classes de poids a été observée entre les groupes de traitement.

Ce que cela signifie pour la croissance et le coût d’alimentation

Pour évaluer la valeur du mélange d’aliments, nous avons analysé deux résultats clés : les performances de croissance et le coût d’alimentation.

Résultats: performances de croissance

Comme le montre le tableau 2, les performances de croissance ont été comparables entre les traitements sur une période de 105 jours, avec une durée d’élevage et un poids de carcasse similaires. La consommation alimentaire était légèrement plus faible dans le groupe Test et la stratégie de mélange d’aliments a réduit l’ingestion estimée de lysine DIS de 12,9 % comparativement au programme standard en quatre phases.

Résultats : coût d’alimentation

Cette diminution de l’ingestion de lysine DIS s’est traduite par de réelles économies. Le coût d’alimentation a diminué de 0,05 $ CAD (≈ 0,04 $ US) par porc par jour dans le groupe Test comparativement au groupe Contrôle. Exprimé par kilogramme de poids vif (PV), cela représente 1,14 $ CAD/kg PV (≈ 0,37 $ US/lb) pour le groupe Test, contre 1,19 $ CAD/kg PV (≈ 0,39 $ US/lb) pour le groupe Contrôle. Sur une période complète de 105 jours, le mélange d’aliments a généré un bénéfice total de 5,25 $ CAD par porc (≈ 3,83 $ US).

Tableau 2. Performances de croissance et coûts d’alimentation chez des porcs en finition : programme traditionnel en quatre phases (Contrôle) vs mélange d’aliments ajusté chaque semaine (Test)

Control ± SE Test ± SE
Average rearing time, days 105 ± 4.00 105 ± 2.50
Average carcass weight, kg 116 ± 0.79 115 ± 0.80
ADFI, kg/day 2.92 ± 0.03 2.86 ± 0.09
SID lysine intake, g/day 23.2 ± 0.28 20.2 ± 0.19
Feed cost, $CAD/pig/day 1.15 ± 0.03 1.10 ± 0.04
Feed cost, $CAD/kg LW 1.19 ± 0.03 1.14 ± 0.04

Analyse de sensibilité : standardisation de la prise alimentaire

Bien que réels, les résultats économiques pourraient avoir été légèrement amplifiés par la CMJ plus faible observée dans le groupe Test. Comme la prise alimentaire était légèrement plus basse dans le groupe Test (une différence qui n’était pas attendue en lien avec la stratégie d’alimentation elle-même), nous avons également recalculé les résultats économiques en supposant une CMJ identique pour les deux traitements (2,89 kg/jour), afin d’assurer une comparaison équitable.

Dans ce scénario standardisé, le groupe Test a tout de même conservé un avantage de 0,03 $ CAD par porc par jour (0,02 $ US) comparativement au groupe Contrôle. Sur l’ensemble de la période d’élevage de 105 jours, cela représente des économies totales de 3,15 $ CAD par porc (2,30 $ US).

Tableau 3. Résultats économiques recalculés avec une prise alimentaire égale (CMJ= 2,89 kg/jour) pour les deux traitements.

Ctrl Test
ADFI, kg/day 2.89 2.89
SID lysine intake, g/day 23.0 20.4
Feed cost, $CAD/pig/day 1.14 1.11
Feed cost, $CAD/kg LW 1.18 1.15

Message clé: une précision qui rapporte

Ces résultats mettent en évidence la valeur d’une approche d’alimentation basée sur les besoins. Le mélange d’aliments s’est avéré efficace pour réduire les coûts d’alimentation tout en maintenant les performances de croissance. En intégrant le mélange d’aliments dans les engraissements, les producteurs peuvent améliorer l’efficacité globale de leurs opérations. Cette stratégie aide chaque groupe de porcs à atteindre son plein potentiel de croissance tout en réduisant les coûts d’alimentation. Dans un contexte où chaque kilogramme d’aliment compte, le mélange d’aliments offre une solution pratique pour protéger à la fois la performance et la rentabilité.

Pour les producteurs qui souhaitent adopter le mélange d’aliments, la première étape consiste à identifier deux aliments de base pratiques, ainsi qu’une charte de mélange qui s’aligne avec la consommation et la croissance attendues de votre troupeau. Même des ajustements modestes peuvent réduire les excès en nutriments tout en maintenant les performances, particulièrement dans les bâtiments qui reposent encore sur des phases d’alimentation fixes et des changements d’aliment manuels.

Implications pratiques pour les fermes conventionnelles

Les résultats présentés ci-dessus comparent deux programmes basés sur le mélange d’aliments, mis en place à l’aide d’un système d’alimentation électronique. Pour les bâtiments utilisant encore une trémie traditionnelle et un programme d’alimentation en trois ou quatre phases, le potentiel d’économies supplémentaires grâce au mélange d’aliments pourrait être encore plus important.